Thursday, April 2, 2020

Écologie : Véganisme, mouvement d’influence minoritaire


Enjeux
À l’aune de la crise du réchauffement climatique, il est souhaitable que nous nous demandions ce que nous pouvons faire afin de minimiser autant que possible notre contribution à cette dernière. L’une des pistes mise en avant par de nombreux-ses défenseurs-euses de l’environnement est le mode de vie végane. En effet, en 2010, un rapport des Nations Unies a mis en avant la production de produits d’origine animale (viande et produits laitiers principalement) comme l’un des facteurs contributeurs les plus importants du réchauffement climatique. 





Pourquoi le véganisme ?
Photo : une vache transportée en camion vers un abattoir de Toronto (2019)
D’après la Vegan Society (1988), le véganisme est une « philosophie et mode de vie qui tend à exclure, autant qu'il est possible, toutes formes d'exploitation et de cruauté faites aux animaux afin de se nourrir, se vêtir ou dans n'importe quel autre but ». Ce mode de vie vient donc initialement d’un souci d’éthique vis-à-vis des animaux non-humains mais il présente également des avantages évidents pour l’environnement. 
Sachant que le consensus autour du végétalisme – le mode d’alimentation qui découle du véganisme – tend de plus en plus à le reconnaître comme un mode l’alimentation adéquat pour tous les stades de la vie et présentant même des bienfaits de santé (Craig & Mangels, American Dietetic Association, 2009 ; British Dietetic Association, 2017 ; Dieticians Association of Australia, 2018), une transition globale vers un mode de vie végane semble être une solution évidente aux problèmes auxquels nous faisons face. Pourtant, le véganisme reste un mouvement minoritaire. En effet, les véganes ne constituent que 3% de la population mondiale (Ipsos, 2018). Étant moi-même végane et sensible aux causes animales et environnementales, j’ai donc cherché à comprendre l’influence que peut avoir ce mouvement sur le reste de la population au travers de la théorie de l’influence minoritaire. 
La théorie de l’influence minoritaire
La théorie de l’influence minoritaire (TIM) cherche à expliquer les façons dont des minorités peuvent influencer des majorités et met en évidence des conditions favorisant cette influence. Il s’agit de processus qu’il est crucial de comprendre que ce soit dans le contexte des sciences en constante évolution ou dans le contexte des luttes sociales,  mouvements minoritaires cherchant à faire évoluer les sociétés dans lesquelles ils prennent place afin de défendre les intérêts de populations opprimées. 
Comment inciter les gens à adopter des comportements écologiques ?
Par ailleurs, les média sociaux permettent une communication globale et peuvent donc être des outils pertinents dans le cadre d’une influence minoritaire en décuplant l’audience à laquelle a accès une personne ou un groupe de personnes. Le groupe minoritaire peut ainsi utiliser ces plateformes afin de toucher le plus de membres possible du groupe majoritaire. Chwialkowska (2019) intègre la TIM et la théorie de l’apprentissage social (TAS) afin d’expliquer la façon dont des influenceurs-euses interagissent avec leurs abonné.e.s dans le but de promouvoir des comportements pro-environnementaux. Selon la TIM, l’influence minoritaire peut être optimisée selon 4 critères : le style comportemental (la minorité doit faire preuve de cohérence), le style de pensée (la minorité doit faire en sorte d’engager la majorité dans une réflexion systématique et non superficielle), le non-dogmatisme (la minorité doit faire preuve de flexibilité, exprimer des opinions modérées et avoir une attitude coopérative), l’identification (la minorité doit faire en sorte que la majorité s’identifie à elle). La TAS met en évidence deux étapes de l’apprentissage social : l’imitation par influence informationnelle et le renforcement par influence normative. La première consiste à copier un comportement en fonction d’informations que l’on reçoit (on cherche alors à se conformer à ce qui semble être vrai) et la seconde à adapter son comportement en fonction de ce que le groupe attend de nous (on cherche alors à éviter l’exclusion). Une autre étude (Bazarova, Walther, & McLeod, 2012) a testé et corroboré la théorie de la congruence, l’effet du mouton noir et le modèle du contrat de clémence envers les minorités. La théorie de la congruence dit que nous avons tendance à croire que les personnes nous ressemblant (i.e. appartenant à une même catégorie sociale que nous) devraient avoir des idées semblables aux nôtres. Nous aurons dès lors du mal à accepter des idées divergentes venant d’une personne perçue comme faisant partie de notre endogroupe car cela induira de la dissonance cognitive. Les minorités perçues comme faisant partie de l’exogroupe peuvent donc se servir de cette erreur fondamentale d’attribution afin de partager des idées divergentes avec la majorité qui pourra davantage s’engager dans une réflexion systématique avec ces dernières. L’effet du mouton noir consiste en un effet négatif de l’incongruence entre la perception d’une similarité sociale et une dissimilarité d’opinion. Dès lors, si une minorité exprime des opinions extrêmes alors qu’elle est perçue comme faisant partie de l’endogroupe, la majorité recatégorisera cette minorité dans un exogroupe afin d’atténuer sa dissonance cognitive. Le modèle du contrat de clémence envers les minorités postule qu’une minorité perçue comme faisant partie de l’endogroupe par la majorité et exprimant un désaccord modéré incitera la majorité à considérer son opinion et donc à s’engager dans une réflexion systématique. Il semble donc que les meilleures stratégies d’influence minoritaire consistent soit à faire en sorte que la majorité s’identifie à soi et à tenir un discours modéré, soit à faire en sorte que la majorité ne s’identifie pas à soi et à tenir des propos plus radicaux. Peu importe la stratégie choisie, il semble évident que la minorité doit partager les informations avec la majorité de manière à ce qu’elle s’engage dans une réflexion systématique et non superficielle. 
L’approche par identification
Conformément à la stratégie de l’identification, les influenceurs-euses étudié.e.s par  Chwialkowska (2019) normalisent leurs pratiques pro-environnementales en présentant des scènes de la vie quotidienne auxquelles leurs abonné.e.s peuvent facilement s’identifier. Iels se présentent également comme ayant du succès et leur attractivité physique et sociale joue un rôle important dans la manière dont leurs abonné.e.s les perçoivent et vont chercher à imiter leurs comportements afin de leur ressembler. L’étude d’abonné.e.s révèle que le renforcement a lieu une fois les comportements attendus adoptés et consiste en un renforcement positif lié aux effets positifs d’une alimentation végétalienne sur la santé et au sentiment d’appartenance à une communauté qui agit alors comme nouveau groupe de référence et exerce une influence normative sur l’abonné.e. 
Une autre approche
D’autres activistes adoptent un style d’activisme que je qualifierais de mixte. Ed Winters, par exemple, tient un discours consistant et radical dans le fond mais modéré dans la forme, ne provocant pas d’identification telle que celle recherchée par les influenceurs-euses classiques mais n’engendrant pas d’aliénation non plus et permettant un engagement de la majorité dans une réflexion systématique autour des idées qu’il défend. 
À vous d’agir !
Finalement, ces deux visions de l’activisme végane sont en parallèle avec l’opposition des visions des êtres humain.e.s de Kahneman et Gigerenzer : le premier les considérant comme irrationnel.le.s et devant être manipulé.e.s par des « nudges » et le second estimant qu’il faut leur présenter les informations d’une manière adéquate afin qu’iels puissent s’engager dans une réflexion efficace autours de ces dernières. Ici, deux visions de l’activisme s’opposent : la première considère qu’il faut se servir des instincts égoïstes des humain.e.s afin de modifier leurs comportements et la seconde les considère comme capables d’être informé.e.s de manière rationnelle et de changer leurs comportements en conséquence. Il y a probablement une part de vérité dans ces deux approches qui peuvent chacune convenir à différentes personnes. 
            Au vu de l’urgence climatique, je ne peux donc qu’encourager quiconque à se renseigner davantage sur le mode de vie végane. L’écologie est bien entendu une affaire systémique et mon intention n’est pas de tomber dans la culpabilisation individuelle et d’ignorer la responsabilité des industries. Cependant, il ne faut pas négliger l’impact que peuvent avoir des initiatives individuelles telles que celle-ci. Bien que la lutte contre le réchauffement climatique puisse sembler vaine par moment en regard de l’activité des industries toujours assoiffées de profit et des dérèglements climatiques dont on peut de plus en plus voir les effets, je pense qu’il est important de ne pas perdre espoir et de garder à l’esprit que chacun.e est libre d’agir à sa propre échelle et avec ses propres moyens. 

Tom Macdonald, étudiant en MA1 Psychologie sociale et interculturelle, 
stagiaire au CeSCuP



Références : 

Bazarova, N. N., Walther, J. B., & McLeod, P. L. (2012). Minority influence in virtual groups: A comparison of four theories of minority influence. Communication Research, 39(3), 295-316. Retrieved from https://search.proquest.com/docview/1023037950
British Dietetic Association (2017, August 7). British Dietetic Association confirms well-planned vegan diets can support healthy living in people of all ages. BDA The Association of UK Dieticians. Retrieved from https://www.bda.uk.com/news/view?id=179
Chwialkowska, A. (2019). How sustainability influencers drive green lifestyle adoption on social media: The process of green lifestyle adoption explained through the lenses of the minority influence model and social learning theory. Management of Sustainable Development, 11(1), 33-42. doi: 10.2478/msd-2019-0019
Craig, WJ, Mangels, AR, American Dietetic Association (2009). Position of the American Dietetic Association: Vegetarian Diets. Journal of the American Dietetic Association109(7), 1266-1282. doi: 10.1016/j.jada.2009.05.027
Dieticians Association of Australia (2018, March). Vegan diets: everything you need to know. DAA Dieticians Association of Australia. Retrieved from https://daa.asn.au/smart-eating-for-you/smart-eating-fast-facts/healthy-eating/vegan-diets-facts-tips-and-considerations/
Hertwich, E., van der Voet, E., Suh, S., Tukker, A., Huijbregts, M., Kazmierczyk, P., Lenzen, M., McNeely, J., Moriguchi, Y. (2010). Assessing the Environmental Impacts of Consumption and Production: Priority Products and Materials. A Report of the Working Group on the Environmental Impacts of Products and Materials to the International Panel for Sustainable Resource Management. New York: United Nations Environment Programme. Retrieved from http://www.unep.fr/shared/publications/pdf/dtix1262xpa-priorityproductsandmaterials_report.pdf
Ipsos (2018). What does it mean to consumers? An exploration into diets around the world. Retrieved from https://www.ipsos.com/sites/default/files/ct/news/documents/2018-09/an_exploration_into_diets_around_the_world.pdf
The Vegan Society (1988). History. The Vegan Society. Retrieved from https://www.vegansociety.com/about-us/history

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