Monday, June 19, 2017

La télévision a-t-elle toujours une influence sur les jeunes ?





La télévision a longtemps été sujet d’inquiétudes et d’interrogations. Soupçonnée de rendre violents et moins intelligents les jeunes, elle est souvent considérée comme un objet à utiliser avec précaution. Encore aujourd’hui, de nombreux débats ont lieu autour de l’influence de la télévision, principalement chez les jeunes. Prenons par exemple l’émission «Touche Pas A Mon Poste», présentée par Cyril Hanouna et diffusée sur C8 en France, sur Plug RTL en Belgique. L’émission est régulièrement au cœur de polémiques diverses suite à certaines séquences en direct qui ont déplu à de nombreux téléspectateurs, tels que des actes dits d’humiliation, d’agressions sexuelles ou de violence, principalement verbale. L’émission étant regardée par un public assez jeune, beaucoup de personnes craignent que ces jeunes prennent comme exemple ce qu’ils voient dans de telles émissions et reproduisent ces comportements par la suite, notamment à l’école, mais aussi ailleurs. 



Jean-Michel Maire, chroniqueur de « Touche Pas A Mon Poste », embrasse par surprise la poitrine d’une intervenante de l’émission, en direct sur C8. Source de l’image : Burning-feed.com



Il est courant de penser que les jeunes sont facilement influençables, qu’ils sont des sortes d’«éponges» qui absorbent ce qu’on leur transmet pour ensuite le reproduire. Mais tout cela relève principalement de la croyance populaire. Les jeunes sont-ils si influencés par ce qu’ils regardent à travers un écran ? Est-ce une relation aussi linéaire ? Sont-ils les seuls concernés ? Plusieurs recherches ont été menées sur le sujet. 

Tout d’abord, il faut se pencher sur la question «La télévision peut-elle rendre plus violent ?». Une personne habituée à écouter Cyril Hanouna « clasher » ses chroniqueurs va-t-elle à son tour se montrer plus agressive avec son entourage ? Des recherches récentes tendent à dire que oui, mais le mécanisme est plus complexe qu’il n’y paraît (Courbet &Fourquet-Courbet, 2014). L’exposition à des images violentes, quelles qu’elles soient, agit inconsciemment sur les pensées et les comportements. Cela peut entraîner une hausse de l’agressivité, même si cela peut varier fortement d’un individu à l’autre, selon l’âge et l’agressivité de base. Si la violence perçue n’est pas sanctionnée, voire même récompensée, les effets peuvent être aggravés. Tout cela renvoie à la question de la télévision : les images violentes y sont courantes dans les films, séries, et même dans les émissions et dessins animés, à l’heure actuelle. Il est donc pertinent de s’interroger sur l’influence de la télévision dans les comportements violents ultérieurs. Un point intéressant à noter dans les travaux de Courbet et Fourquet-Courbet est que leur étude ne concerne pas que les jeunes. Tout le monde est concerné par les effets de l’exposition à la violence, y compris les adultes.

Toutefois, malgré les nombreuses recherches concluantes qui ont été menées sur le sujet, beaucoup de personnes ne croient pas aux effets de l’exposition à la télévision, ou du moins les négligent. L’inquiétude de certains passent pour de la paranoïa aux yeux des autres. Cela peut s’expliquer par le fait que les effets de l’exposition à la violence sont indirects, latents, et souvent minimes, même si bien réels.D’autant plus qu’un phénomène d’habitude à la violence est possible. De plus, un individu aura tendance à ne pas se sentir concerné, ne se pensant pas influençable.

Au-delà de la violence, il est souvent dit que la télévision agit sur les capacités intellectuelles. « La télé rend bête » déclarent ces détracteurs. Mais la plupart n’ont pas connaissance de données concrètes mesurant l’effet de la télévision sur l’intelligence. Pourtant, il y a maintenant plusieurs années que des recherches ont été menées pour étudier la question. Dans les années 80, Lonner, Thorndike, Forbes & Ashworth, des chercheurs américains, ont mené une large étude sur les effets de la télévision sur des villageois en Alaska. Ils ont mesuré les capacités cognitives de sujets enfants et pré-adolescents à l’aide de différents tests, en comparant ceux qui passaient peu de temps devant la télé avec ceux qui en passaient beaucoup. L’âge, le sexe et le contexte de vie des enfants étaient également pris en compte dans la comparaison. Les résultats ont montré que l’exposition, longue ou courte, à la télévision n’avait pas d’influence directe sur les performances des enfants aux tests d’aptitudes. Les différences qui pouvaient être détectées étaient principalement relatives à l’âge et au lieu de vie. Il y a eu toutefois quelques contre-performances parmi des enfants très friands de télévision. Ce fut le cas lors de la passation du Test des cubes de Kohs, un test qui consiste à reformer une illustration à l’aide de cubes sur lesquels sont imprimés des motifs. Ce test, décrit comme mesurant l’intelligence générale, a été moins bien réussi par certains enfants passant beaucoup à regarder la télévision. Cet effet négatif est cependant décrit par les auteurs de l’étude comme léger et non-permanent. En bref, nous pouvons en conclure que la télévision n’est pas un facteur prépondérant dans le façonnement des capacités intellectuelles des jeunes. Le risque d’une exposition excessive est une déstabilisation temporaire des perceptions. 


Suite à cela, on pourrait croire que la télévision représente quand même une source potentielle de violence à éviter. Mais elle a aussi sa part de bons côtés, et il est important de le rappeler. Bien qu’elle occupe une place moins importante aujourd’hui,  elle partage plusieurs points communs avec les autres médias à écran, tels que les ordinateurs et les téléphones portables. Ils font tous partie intégrante de la vie des adolescents. Ils les aident, avec l’appui des réseaux sociaux, à se créer des contacts et sont une source de motivation dans une période de leur vie durant laquelle ils se forgent une identité (Livingstone, 1999). 

Un bon exemple de cette forge d’identité réside dans les séries. Très à la mode dans nos régions depuis quelques années, notamment les séries d’origine américaine, elles sont maintenant facilement accessibles à tous. Il est possible de les regarder à son aise, sur son ordinateur ou sa télé, à l’horaire souhaité, et n’importe quel épisode. L’identification aux personnages peut être très forte. A nouveau selon Delporte et Francou, le téléspectateur peut faire un parallèle entre ce qu’il se passe dans la série qu’il regarde et sa propre vie. Les deux sont parsemées d’épreuves et de défis, plus ou moins grands, à surmonter. Ces épreuves sont variables d’une personne à l’autre et chacun a sa façon de les affronter. Les séries deviennent alors de vraies sources d’inspiration  en matière de réactions face à des problèmes divers, par identification. Cela peut même devenir un soutien quand l’épreuve à laquelle font face les protagonistes d’une série renvoie le téléspectateur à son propre vécu. Delporte et Francou voient dans les séries des potentielles «boîtes à outils» à utiliser comme aide dans certaines situations données. Il est toutefois important que ces outils restent réalistes et adaptés à la vie réelle. Un parallèle est possible avec les émissions télévisées. Elles possèdent leurs habitués fidèles qui les suivent au fur. Les personnes figurant dans ces émissions, devenues de vrais personnages, deviennent des figures d’attachements et des sources d’inspiration.

Pour conclure, nous pouvons dire que la télévision ainsi que les médias à écran de manière générale ont bel et bien une influence sur les jeunes, mais pas uniquement, et cette influence peut tout aussi bien avoir des conséquences négatives que positives. En ce qui concerne la violence à la télévision, une solution envisageable serait qu’elle soit mieux gérée par les responsables de sa diffusion. Par exemple, éviter les scénarios où la violence est pleinement perçue comme la solution adéquate au problème, sans conséquences négatives. L’image véhiculée à travers les programmes télévisés a un réel impact sur les téléspectateurs, et les producteurs doivent en être conscients. Cette prise de conscience est également attendue dans des émissions comme Touche Pas A Mon Poste. Même s’il est difficile d’imaginer qu’une telle émission puisse agir sur l’intellect de ses spectateurs, la violence verbale qu’elle peut exposer représente un danger, aussi minime soit-il. 

Au-delà de ça, dans le cas de jeunes enfants, les parents ou tuteurs doivent endosser un rôle de médiateurs entre le jeune et ce qu’il voit à travers un écran.  Lui fournir des explications, resituer les contextes et expliciter les différences entre la fiction et la réalité semblent être les fondamentaux pour une meilleure perception médiatique de la part du jeune public, afin d’éviter que le remède miracle ne soit simplement de les priver de télévision. 

Abdel-Bassat Ben-Naoum, étudiant en psychologie à l'Université de Mons




Références

Courbet, D., & Fourquet-Courbet, M.-P. (2014). L’influence des images violentes sur les comportements et sur le sentiment d’insécurité chez les enfants et les adultes.Rapport Technique de Recherches, Université d’Aix-Marseille, Institut de Recherche en Sciences de l’Information et de la Communication IRSIC.

Delporte, A., & Francou, L. (2014). La société à l’épreuve des séries TV. Quels défis et ressources dans les fictions sérielles ? Émulations. En ligne http://www.revue-emulations.net/enligne/Francou-Delporte

Gerbner, G., Gross, L., Morgan, M., & Signorielli, S. (1986). Living with Television : The Dynamics of the Cultivation Process. In J. Bryant & D. Zillman (Eds.), Perspectives on media effects (pp. 17-40). Hilldale, NJ: Lawrence Erlbaum Associates.

Livingstone, S., & Gamberini, M.-C. (1999). Les jeunes et les nouveaux médias. Sur les leçons à tirer de la télévision pour le PC. Réseaux, 17(92), 103-132. doi : 10.3406/reso.1999.2116

Lonner, W., Thorndike, R., Forbes, N., & Ashworth, C. (1985).The Influence of Television on Measured Cognitive Abilities.A Study with Native Alaskan Children. Journal of cross-cultural psychology, 16(3), 355-380. doi :10.1177/0022002185016003006

Parismatch.(2016). "Touche pas à mon poste" : l'émission bientôt suspendue par le CSA? Consulté le 27 février 2017. En ligne http://www.parismatch.com/Culture/Medias/Touche-pas-a-mon-poste-l-emission-bientot-suspendue-par-le-CSA-1124861

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