Friday, April 13, 2018

Science, Open data, and your Privacy

If you are a regular reader of this blog, chances are you are either a fellow (social) psychologist or somebody with an above-average interest in social psychology. In both cases, you have likely heard of the “replication crisis” or, as I have recently heard it called on a podcast dedicated almost entirely to the topic, the “transparency revolution” (episode 57). The second is my favorite by far, for reasons that will be clear by the end of this post.

Data safe from hackers, but certainly not "open access": punch-card storage from the 1950












If you haven’t heard of it, this post will hopefully still make sense, but if you would like to read up on roughly what is going on, I recommend these two summaries of the situation. A very brief description of the situation (and all you need to know for understanding this post) is that we, as a scientific community, realized that the way we do science, i.e. how we hypothesize, set up experiments, test participants, analyze data and publish results, did not often lead to reliable, robust results (Open Science Collaboration, 2015, Klein et al., 2017). This is not very productive for both our scientific field nor those who pay for our research (most likely you, the taxpayer) in the long term. If by now you are worried about your favorite psychological effect, you can check whether it still holds up here.
As the problem cannot be tracked down to one single culprit, neither a specific person nor one single step of the scientific process, there are many different attempts to continually improve the way we conduct our work. Calls to address publication bias, improve theoretical reasoning (link to pdf), pre-registration to avoid digging for results and justifying them only after they were found (known as p-hacking and harking), more participants per experiment and more replications, better or entirely new statistical methods, using new tools designed for a transparent research process like the open science framework… the list goes on.
One of the puzzle pieces scientists interested in seeing better, more reliable research practices are championing is the practice of open access to anonymised experimental and survey data. This practice is called “open data”, and yes, you can get a badge for it: 

Tuesday, March 13, 2018

"Je t'aime car tu me ressembles" : Préférons-nous interagir avec les personnes qui nous ressemblent ?

Source : http://360possibles.bzh/atelier-marie-haude-meriguet-sinapis/

Préférons-nous interagir avec les personnes qui nous ressemblent?

Cette question est primordiale dans nos sociétés actuelles qui se diversifient de plus en plus culturellement. 
Dans le but de se protéger mentalement et émotionnellement, lorsque nous n’apprécions pas les membres d’un groupe, nous allons également les percevoir comme étant très différents de nous et inversement (Heider, 1958). 

De nombreux facteurs sont pris en compte dans l’étude des interactions entre groupes de cultures différents. Tout d’abord, un des antécédents à ces interactions est la perception de similarité : si la personne de culture différente est perçue comme étant similaire à soi, il sera plus facile d’avoir une interaction réussie avec elle.

Les différences que nous pouvons relever entre nous et un autre groupe ethnique sont englobées dans ce qu’on appelle la distance culturelle. La distance culturelle peut être définie comme étant le degré de similarité ou de différence perçu entre sa propre culture et une autre culture. Plus celle-ci est élevée, plus les différences perçues entre les membres de ces deux cultures seront élevées (Brewer & Campbell, 1976).

La mesure de la distance culturelle se fait sur six critères (Triandis, 1992) : la langue parlée, la religion, la conception du mariage (endogamie, monogamie, polygamie, polyandrie), la conception de la famille (nucléaire : parents et enfants ou élargie : plusieurs générations vivant ensemble), les valeurs culturelles et le niveau économique. 
Ces six critères sont utilisés lorsque l’individu juge de la proximité perçue entre sa culture et une autre.

Il est important de savoir que ce degré perçu est totalement subjectif et qu’une personne peut percevoir une autre culture comme étant très différente de la sienne alors qu’elles sont proches et inversement (Triandis, 1997; Triandis, 2001). Cette notion de subjectivité est importance car la distance culturelle perçue est un facteur influençant les interactions entre les groupes . Si je perçois un individu comme étant très différent de moi et que la distance culturelle entre nos deux cultures est très élevée cela va impacter négativement mon envie d’interagir avec la personne. 

Le jugement subjectif est notamment visible dans une étude faite en France, montrant que parfois même si deux cultures sont objectivement considérées comme très différentes, la distance culturelle perçue et les préjugés ne sont pas élevés (Mahfud et al., 2016). Par exemple, la distance culturelle perçue et les préjugés envers les Maghrébins sont élevés alors que pour les Asiatiques ils sont bas, cela pose donc la question de la visibilité et la perception négative des Maghrébins diffusées largement en Europe actuellement (Mahfud et al., 2016). 

En plus de la subjectivité des perceptions, ce qui intervient également dans les interactions entre les différents groupes : c’est le contexte. Chacun de nous fait parti de différents groupes tout au long de sa vie, certaines appartenances à des groupes ne changent pas (groupes de genre, groupes d’appartenance ethnique…) et d’autres changent avec le temps (groupes de statuts professionnelles, groupes d’âge…). En psychologie sociale, des chercheurs ont démontré que si on sépare des individus ne se connaissant pas en deux groupes différents sur des critères arbitraires. Cette situation complètement fictive va quand même créer une compétition et de la discrimination entre les deux groupes (Tajfel & Turner, 1979; 1986). Cela nous montre qu’en plus d’une subjectivité concernant la perception des autres groupes, le simple fait de se retrouver en contexte de séparation en groupe, provoque un besoin de trouver des différences. 

Les conséquences d’une perception élevée de la distance culturelle entre deux cultures sont nombreuses. Tout d’abord cela peut altérer l’adaptation au pays d’accueil (Babiker, Cox, & Miller, 1980), cela peut paraître comme n’étant pas grave mais des difficultés d’adaptations dues à une distance culturelle élevée peut aller jusqu’à causer une hausse du taux de suicides dans une nouvelle culture (Furnham & Bochner, 1986). De plus, on a tendance à ressentir plus de préjugés envers un groupe que l’on considère comme étant différent de nous, cela pouvant mener jusque vers de la discrimination (Heider, 1958; Badea, 2012; Mahfud et al., 2016). Pour finir, une des conséquences mises en avant avec le fait de percevoir une distance culturelle élevée entre deux groupes culturels va impacter négativement les interactions entres les membres de ces deux groupes (Goto & Chan, 2005). Cet impact est perçu comme néfaste car se sont les interactions intergroupes qui vont permettre une réduction des préjugés (Allport, 1954) et donc une possibilité de vivre-ensemble. 

Concernant l’aspect subjectif de la perception des différences, notamment la hausse des préjugés et de la discrimination envers les Arabes et Musulmans présents en Europe, ces mécanismes viennent de la peur due aux différentes attaques terroristes des dernières années (Abbas, 2007). Pour pouvoir pallier les impacts de cette distance culturelle et cette peur de l’inconnu dans une société diversifiée, une alternative pouvant être mise en place est la connaissance de l’autre culture. Si on regarde les travaux sur les préjugés et la discrimination, les facteurs favorisant ces mécanismes sont souvent les effets de l’ignorance. 

Une des façons de remédier à la perception des différences est donc la familiarisation avec la culture d’un autre individu (Stephan & Stephan, 1984). Cette connaissance et cette familiarisation pourront également mener à des contacts intergroupes réussis, c’est ce contact réussi entre deux membres de groupes culturels différents qui diminuera la discrimination et la peur ressentie envers autrui-inconnu (Allport, 1954). 

Références bibliographiques :

Abbas, T. (2007). Muslim Minorities in Britain: Integration, Multiculturalism and Radicalism in the Post-7/7 Period. Journal of Intercultural Studies, 28(3), 287-300. doi:10.1080/07256860701429717

Allport, G. W. (1954). The nature of prejudice. Reading, MA: Addison-Wesley.
Brewer, M. B., & Campbell, D. T. (1976). Ethnocentrism and intergroup attitudes. New York: Sage. 
Babiker, I. E., Cox, J. L., & Miller, P. M. (1980). The measurement of cultural distance and its relationship to medical consultations, symptomatology and examination performance of overseas students at Edinburgh University. Social Psychiatry, 15(3), 109-116. doi:10.1007/bf00578141

Badea, C. (2012). Modèles d'intégration, identification nationale et préjugés envers les immigrés en France. L'année psychologique, 112, 575-592. doi:10.4074/S0003503312004034

Brewer, M. B., & Campbell, D. T. (1976). Ethnocentrism and intergroup attitudes. New York: Sage.
Goto, S. G., & Chan, D. K. (2005). Becoming friends or remaining foes: An empirical test of a causal model of intergroup contact across two cultures. Internation Journal of Intercultural Relations, 29, 197-216. doi:10.1016/j.ijintrel.2005.05.003

Heider, F. (1958). The Psychology of interpersonal relations (pp. 322). Hillsdale, NJ: Lawrence Erlbaum Associates, Inc (Reprinted 1983).
Mahfud, Y., Badea, C., Guimond, S., Anier, N., & Ernst-Vintila, A. (2016). Distance culturelle, perception du multiculturalisme et préjugés envers les immigrés en France. L’Année psychologique, 116(02), 203-225. doi:10.4074/s000350331600035x
Tajfel, H. & Turner, J.C. (1979). An intégrative theory of intergroup conflict. In S. Worchel and W. Austin (Eds), The social psychology of intergroup relations (pp. 33-48). Pacific Grove, CA/Brooks/Cole. 

Tajfel, H. & Turner, J.C. (1986). The social identity theory of intergroup behavior. In S. Worchel and W. Austin (EDS), Psychology of intergroup relations (2nd ed., pp.7-24). Chicago: Nelson-Hall. 

Triandis, H. (2001). Cross-cultural Psychology. International Encyclopedia of the Social & Behavioral Sciences, 2994-2999. doi:10.1016/b0-08-043076-7/01665-x

Triandis, H. C. (1992). Cross-Cultural Research in Social Psychology. Social Judgment and Intergroup Relations, 229-243. doi:10.1007/978-1-4612-2860-8_11

Triandis, H. C. (1997). Where is Culture in the Acculturation Model? Applied Psychology, 46(1), 55-58. doi:10.1080/026999497378520


Etudiante en Master 1 de Psychologie Sociale Appliquée à l'Université Paris Nanterre (10), j'ai réalisé un stage dans le cadre de mon master au CREPSI et au GERME sous tutorat de Mr Olivier Klein et Mme Fariha Ali. 

Monday, October 30, 2017

Recette miracle pour une bonne présentation scientifique


Source


« Une bonne communication scientifique est comme une tarte au pomme »


(Selon une personne peu familiarisée à la fois avec les tartes aux pommes et le fonctionnement des métaphores)



Il est probable que vous avez déjà eu l’occasion (et la joie) de lire un article scientifique et en connaissez la structure générale. Mais vous n’avez peut-être encore jamais assisté à une présentation orale d’un papier scientifique. Bien sûr, vous avez suivi des cours et autres séminaires présentés par des orateurs aux habiletés…variables. Toutefois, dans la majorité des cas, il s’agit là de présentations longues (de plus de 15 min), dont le but n’est pas de communiquer les résultats d’une seule étude—ce que beaucoup d’étudiant-e-s sont amené-e-s à faire lors de la défense orale de leur mémoire ou lors de conférences scientifiques. Peut-être envisagez-vous ces moments à venir avec terreur. Cet exercice, qui peut sembler très stressant, est pourtant le fruit d’un apprentissage : on apprend à bien communiquer comme on apprend à faire de bonnes tartes aux pommes. Ce petit guide vous fournira une recette pour réaliser de délicieuses présentations scientifiques dont votre entourage ne pourra tout simplement plus se passer !


Thursday, August 3, 2017

Clarification on recent paper by De Guissmé & Licata (2017)

Some clarification about our paper on Competition over collective victimhood recognition
Our paper « Competition over collective victimhood recognition: When perceived lack of recognition for past victimization is associated with negative attitudes towards another victimized group » - https://t.co/te4Jd7Zmqq - has attracted much attention lately, apparently after Arthur Brooks, the president of the American Enterprise Institute, a conservative think tank, sent a tweet about it stating “Study: A culture of "competitive victimhood" makes people less, not more, empathetic to others”. This tweet was widely shared, apparently mainly among American conservatives.
Then a résumé of our paper was published on PJ Media, also triggering a number of comments, mainly leaning on the right wing of the political spectrum: https://pjmedia.com/…/competitive-victimhood-among-racial-…/ .
Some commenters cited our studies’ results in support of their own anti-feminist, anti-Muslim, judeophobic, racist, or more generally anti-minorities and anti-liberal position taking. Some also made connections between our paper and their condemnation of what they refer to as the social justice movement on American campuses.
These interpretations are both very far-fetched, and absolutely contrary to the message we believe our article conveys. Here, we try to briefly outline what these studies show, and do not show.
What our studies show:
- Individuals who perceive that their group was victimized in the past seek for recognition of this collective victimhood status from the society in which they presently live;
- This sense of collective victimhood can be associated with the feeling that the recognition of their victimhood is insufficient, especially compared with other groups, who they perceive as benefitting from more recognition than they do;
- When this feeling is associated with the belief that their group’s lack of recognition is due to the greater recognition granted to another group, it tends to induce negative attitudes towards this other group, even though this group was not responsible for the initial victimizing events.
What our studies do not show:
- Brooks’ tweet is not erroneous, as it is in accordance with previous social psychological studies that demonstrated a negative effect of competitive victimhood on empathy. For example, Noor, Brown, and Prentice (2008) showed this effect in the Northern Irish context. However, empathy was not measured in any of our studies.
- Our paper does not show that claims for victimhood recognition are widespread among minorities – i.e. that minorities keep on complaining. We only addressed the sense of collective victimhood in two minority groups in Belgium. Both samples were not representative so that we cannot claim anything about the real average levels of collective victimhood among these two populations, let alone other minorities in other societal contexts, such as the USA. We were interested in social psychological processes, which we outlined by exploring associations between variables (sense of collective victimhood, lack of victimhood recognition, attribution of this lack of recognition to another group, negative attitudes towards this outgroup). The three studies confirmed our theoretical assumptions.
- Our paper does not show that all claims for recognition of collective victimhood from minorities are fake, nor that they are illegitimate – i.e. that minorities instrumentalize their victimhood. On the contrary, most of the time, claims for collective victimhood recognition are expressed by members of minorities that really went through intentional harm from one or more outgroups. In our sense, claims for victimhood recognition should be taken seriously.
- Our paper does not suggest that authorities should simply disregard minorities’ claims for collective victimhood recognition. On the contrary, inspired by Axel Honneth’s approach of the struggle for recognition, we believe that authorities should be able to value and recognize the diverse constituents of the societies or institutions they govern. Failing to do so only heightens the struggle for recognition, leading to more conflicts. However, authorities should pay attention to the way they manage their politics of recognition – especially when collective victimhood recognition is at stake – because perceived inequality in the granting of recognition can trigger a sense of injustice, which may fuel conflicts among minorities, and distrust towards these authorities.
Other excellent papers on the social psychology of collective victimhood were published in the same special issue of the European Journal of Social Psychology: http://onlinelibrary.wiley.com/…/10.1002/ejsp.v47.2/issuetoc
Laura De Guissmé & Laurent Licata
3 August 2017

Wednesday, July 19, 2017

Misleading Marketing: Food Fraud at its best.


‘Healthy’ products filled to the brim with artificial sugars, ‘health’ claims that aren’t actually true, and ‘natural’ products that aren’t quite that natural to begin with… There certainly is no lack of unjust claims that are made marketing products, with the goal of making a profit. Not okay in retail express, but still used relentlessly for food marketing.

Monday, June 19, 2017

La télévision a-t-elle toujours une influence sur les jeunes ?





La télévision a longtemps été sujet d’inquiétudes et d’interrogations. Soupçonnée de rendre violents et moins intelligents les jeunes, elle est souvent considérée comme un objet à utiliser avec précaution. Encore aujourd’hui, de nombreux débats ont lieu autour de l’influence de la télévision, principalement chez les jeunes. Prenons par exemple l’émission «Touche Pas A Mon Poste», présentée par Cyril Hanouna et diffusée sur C8 en France, sur Plug RTL en Belgique. L’émission est régulièrement au cœur de polémiques diverses suite à certaines séquences en direct qui ont déplu à de nombreux téléspectateurs, tels que des actes dits d’humiliation, d’agressions sexuelles ou de violence, principalement verbale. L’émission étant regardée par un public assez jeune, beaucoup de personnes craignent que ces jeunes prennent comme exemple ce qu’ils voient dans de telles émissions et reproduisent ces comportements par la suite, notamment à l’école, mais aussi ailleurs. 

Monday, May 8, 2017

Ère de la post-vérité : état des lieux et mise en garde du monde scientifique

https://www.theguardian.com/us-news/2017/jan/22/trump-inauguration-crowd-sean-spicers-claims-versus-the-evidence#img-1


Rappelez-vous de l’investiture du 45ème président des États-Unis en début d’année. Peut-être y étiez vous ou peut-être y avez vous assisté à distance depuis votre canapé. Dans les deux cas de figure vous n’aurez pas manqué de remarquer la foule présente sur place pour assister à ce moment historique. Comme la montre la photo du National Mall à Washington, celui-ci était particulièrement peu peuplé ce jour-là (à gauche sur la photo, contrairement à l’investiture d’Obama en 2009 à droite). Cependant, cela n’a pas empêché le porte-parole de la Maison Blanche, Sean Spicer, d’affirmer qu’il s’agissait de « la plus grande foule jamais vue lors d’une investiture malgré les photos, les sondages télévisés, les experts de foules et de l’agence du Washington Metro » (cité dans Smith, 2017). Sur quoi la conseillère du président, Kellyanne Conway, n’a pas manqué de nuancer ces propos en disant qu’il s’agissait simplement de « faits alternatifs » (cité dans Abramson, 2017). Nier l’évidence de certains faits, courber la réalité et favoriser des récits inventés de toute pièce, telle serait la caractéristique de notre époque : l’ère de la post-vérité.

Élu mot de l’année 2016 par l’éminent dictionnaire anglais Oxford, cet adjectif - post-truth - désigne des circonstances dans lesquelles « les faits objectifs ont moins d’influence dans la formation de l’opinion public que l’appel aux émotions et aux croyances personnelles » (traduction libre Oxford Dictionaries, 2016). Selon Fish (2016), professeur de philosophie à l’université de Massey, il s’agit d’une forme de politique qui manifeste un besoin de mettre en garde contre des menaces (indépendamment de leur réalité d’occurrence), qui fait des promesses sans avoir l’intention de s’y tenir, qui émet des affirmations trompeuses, le tout dans l’optique de conquérir des voix électorales. Et comme l’ont montré le Brexit et l’élection de Trump, cela peut avoir de sérieuses conséquences sur le plan national et international.

Vous l’aurez compris, l’adjectif post-vérité ne fait pas bon augure. Pour autant que tout le monde ne partage pas le même point de vue sur cette définition à la fois générique et économe, il n’empêche que notre rapport au réel et aux faits est peut-être bien en phase de changement. C’est en partie ce qu’essaie de nous dire Hervé Brusini, directeur de FranceTV.info du groupe France Télévision en expliquant que depuis plusieurs années « l’information a moins pratiqué l’enquête sur le réel que son examen. » (Brusini, 2017). Les journalistes et politiciens sont peut-être en ligne de mire, mais sont-ils les seuls responsables de notre entrée dans cette « nouvelle ère » ? Somme nous face à un tournant sociétal sans précédent qui nécessite de tirer la sonnette d’alarme ? Pour le comprendre, un petit retour en arrière s’impose.

Déjà lors de la première moitié du XXème siècle, George Orwell écrivit sa célèbre phrase « Le langage politique est destiné à rendre vraisemblable les mensonges, respectables les meurtres et à donner l'apparence de la solidité à ce qui n'est que vent. » (Orwell, 1946). Ceci témoignait déjà de l’usage fallacieux de certains discours politiques. Plus de 400 ans avant lui, Machiavel nous disait : « Mais l'expérience de ces temps-ci nous montre qu'il n'est arrivé de faire de grandes choses qu'aux princes qui ont fait peu de cas de leur parole et qui ont su tromper les autres ; alors que ceux qui ont procédé loyalement s'en sont toujours mal trouvés à la fin. » (Wikiquotes, 2017). Vous l’aurez deviné, les discours politiques, leurs promesses et leurs engagements n’ont jamais été sans failles. Dès lors nous pouvons nous demander ce qui expliquerait cet engouement actuel et si soudain qui pousse certains à dire que nous sommes entrés dans une nouvelle ère.

En 2004, Ralph Keyes jette le pavé dans la marre en publiant un livre intitulé Post-Thruth Era: Dishonesty and Deception in Contemporary life qui connaît un franc succès par sa remise en question du rapport vrai/faux dans le monde politico-médiatique. Il y analyse également les fausses assertions de l’administration Bush après les attaques du 11 septembre. En l’espace des deux années qui suivent, le philosophe américain Harry Frankfurt publie deux ouvrages dans la même lancée : On Bullshit (2005) et On Truth (2006) qui viennent accentuer cette problématique en devenant rapidement des best sellers aux Etats-Unis. Par ailleurs, le récent referendum du Brexit ou encore les campagnes électorales américaines de 2016, mais aussi des scandales tel que celui de l’affaire Volkswagen n’auront pas manqué d’enfler cette polémique (Gonik 2016 ; Fish 2016). Finalement, l’époque contemporaine, marquée du sceau de la télécommunication et des réseaux sociaux, ne fait qu’accélérer ce processus en permettant à tout un chacun de répandre l’information qu’il souhaite. Cela étant, dire que nous sommes entrés dans une nouvelle ère reste une assertion relative qu’il est difficile de définir temporellement.

Quel regard le monde scientifique porte-t-il sur ce phénomène ? Considère-t-il cela comme une supercherie populaire et illusoire ou, au contraire, perçoit-il cette polémique comme une menace à l’esprit scientifique dont l’étude empirique des faits et la quête de vérité en sont au coeur ? Existe-t-il des preuves expérimentales sur l’existence de ce phénomène ? Le cas échéant, existerait-il une manière de lutter contre les informations mensongères, contre les faits alternatifs ?

Pour Sylvain Parasie, sociologue des médias à l’Université Paris-Est-Marne-la-Vallée, il n’en est rien. Il affirme que cette expression est largement illusoire et qu’elle « suppose que les faits vrais auraient jadis exclusivement compté dans le débat politique et que nous aurions basculé dans une nouvelle ère. Or, le débat politique s’organise autour de faits, mais toujours également autour de valeurs et d’émotions » (Daumas, 2017). Dans le même ordre d’idées, Gerald Bronner, professeur de sociologie à l’Université Paris Diderot juge l’appellation inappropriée car cela supposerait que « les gens sont devenus indifférents à la réalité » (Hirschhorn, 2017). A l’opposé du spectre se trouve Kathleen Higgins, professeur de philosophie à l’Université du Texas à Austin. Elle explique que les scientifiques et philosophes devraient être choqués par l’idée de post-vérité et qu’ils devraient faire entendre leur voix lorsque des découvertes scientifiques sont ignorées par les personnes au pouvoir ou traités comme de simples affaires de croyances (Higgins, 2016). Parralèlement, pour Michael Marmot, médecin et professeur d’épidémiologie et de santé publique à la University College London, la question ne porte pas tant sur l’expression post-vérité que sur l’élection de Donald Trump et le Brexit avec leurs conséquences. Il perçoit qu’il y a eu là un tournant majeur dans l’univers médiatico-sociopolitique qui menace la crédibilité de la Science et par extension notre démocratie (Marmot, 2017). Il est convaincu que la science n’est pas immune aux mensonges et qu’il est nécessaire d’y apporter une attention particulière, surtout en ce moment. Marmot nous met en garde contre les positions idéologiques se faisant passer pour un « débat » scientifique car le débat libre est au coeur-même de l’entreprise scientifique. Il évoque également l’idée que ce ne sont pas les faits qui font balancer l’opinion publique, mais qu’à l’inverse c’est l’opinion publique qui fait balancer les faits dans un sens ou dans l’autre.

https://openclipart.org/image/2400px/svg_to_png/231479/Truth-Is-Full-Of-Lies-With-Background.png

Qu’en est-il des recherches existantes pour tenter de comprendre ce phénomène ? Afin d’y répondre, nous pouvons faire appel aux recherches sur la mémoire collective. Il s’avère que notre perception du présent est étroitement liée à notre mémoire du passé et le tout influence nos prévisions futures. Au delà de l’échelle individuelle, nous pouvons également parler de mémoires collectives et de la manière dont elles donnent forme à ce que nous pensons du futur. A ce sujet, le psychologue Daniel Schacter, chercheur à l’université de Harvard, effectue des recherches sur les aspects psychologiques et biologiques de la mémoire humaine. D’après lui la mémoire n’est pas infaillible et il s’inquiète sur l’émergence d’un nouveau phénomène de la mémoire à travers les réseaux sociaux (cité dans Spinney, 2017). En effet, ces réseaux – tels que Facebook, Instagram et Twitter – modifieraient notre mémoire dans la mesure où ces derniers gomment la frontière entre mémoire individuelle et collective. Nous savons que l’Histoire est souvent utilisée à des fins politiques, mais des chercheurs s’interrogent maintenant sur les processus fondamentaux de la mémoire collective afin de déterminer ce qui la rendrait vulnérable à la distorsion.

Les recherches démontrent que notre communication façonne notre mémoire. Une étude menée par Coman et Hirst (2012) a mis en évidence que lorsque deux personnes discutent du passé, celui qui parle peut renforcer certains aspects de l’histoire en les répétant. Cela semble évident, ce qui est répété est retenu. Le corolaire moins évident de ce phénomène ce situe lors de la phase de rappel : l’information reliée à l’histoire et non mentionnée est plus propice à l’oubli que l’information non reliée à l’histoire. Cet effet est connu sous le nom d’oubli induit par la récupération (retrieval-induced forgetting). Ces phénomènes à échelle individuelle font partie du mécanisme de convergence mnésique - processus qui fait en sorte que deux individus soient d’accord sur ce qui s’est passé. Mais récemment les recherches se sont penchées sur des mécanismes à échelle groupale qui influencerait également ce phénomène de convergence.
 
En 2015, Coman (cité dans Spinney 2017) rapporte qu’un individu présente plus d’oubli induit par la récupération lorsqu’il écoute une personne de son propre groupe social plutôt qu’une personne d’un exogroupe. Dès lors, la convergence mnésique est plus probable au sein d’un même groupe. Cette découverte est d’autant plus importante que d’après une enquête (cité dans Spinney 2017) près de 62% des adultes américains tirent leurs informations sur l’actualité à partir des réseaux sociaux où le sens d’appartenance groupale est évident et souvent renforcé. Ces résultats sont intéressants pour tenter de comprendre de quelle manière les fausses informations se répandent rapidement au sein d’un groupe donné.

Le fait qu’aujourd’hui l’information puisse circuler librement dans nos communautés grâce aux technologies de communication est certainement un atout important et constructif de nos sociétés démocratiques, mais cela ne garantit pas forcément des issues positives. Les fausses informations et fausses mémoires collectives seraient peut-être le prix à payer de notre liberté d’expression… La question que nous pouvons désormais nous poser est là suivante : comment faire face aux fausses informations, à la floraison des croyances naïves, aux faits alternatifs ? De quels moyens disposons nous ?
 
Certaines initiatives privées ou collectives existent déjà. C’est ainsi que diverses plateformes de vérification de l’information ont vu le jour tels que les sites Politifact, Factcheck ou encore l’outil de vérification de l’information sur Facebook. Ces outils sont encore relativement jeunes et leurs développeurs travaillent continuellement dans l’optique de perfectionner leurs algorithmes. Mais certains diront que ces moyens informatiques ne résolvent pas le problème à la source, mais seulement en surface. En effet, rectifier une fausse information dans notre fil d’actualité n’est pas la même chose que de conscientiser les gens sur l’existence du phénomène et sur la crédulité de certaines personnes qui y sont confrontés. A cet égard, Kathleen Higgins (2016) insiste sur l’importance de rappeler publiquement la mission sociale de la Science ainsi que les vertus intellectuelles fondamentales sur lesquelles elle repose. Cette mission est de fournir la meilleur information possible au public afin qu’il puisse sereinement se former une opinion en connaissance de cause et les vertus qui la guident sont l’exercice de l’esprit critique, la recherche empirique et la révision des systèmes de croyances sur base des preuves.

Au vu des informations précédemment exposées , il nous apparaît que l’expression « postvérité » n’est peut-être pas une nouvelle ère à part entière, mais plutôt une façon de nous sensibiliser à la manière dont nous traitons les informations qui nous entourent. En effet, nous ne sommes jamais neutres face à de nouvelles informations de par nos convictions, nos valeurs nos influences sociales et nos cognitions. Par ailleurs, les informations qui nous sont présentées sur les plateformes virtuelles sont généralement la résultante d’algorithmes complexes favorisant la présentation d’informations susceptibles de correspondre à notre vision du monde. A terme, comme l’ont montré le Brexit et l’élection de Donald Trump, cela peut conduire à des constructions sociales de la réalité très différentes pouvant parfois mener à l’éclatement social au sein d’une communauté. Le monde académique et scientifique se doit donc de poursuivre sa mission sociale en rappelant aux gens que la vérité n’est jamais un acquis mais bien une perpétuelle quête de remise en question.

Sources :

Abramson, J. (2017, janvier 24). Alternative facts' are just lies, whatever Kellyanne Conway claims. The Guardian. Repéré en ligne à : https://www.theguardian.com/commentisfree/2017/jan/23/kellyanne-conway-alternativefacts- lies
 
Brusini, H. (2017, janvier 30). Mais qui donc a inventé la post vérité ?. Méta Media. Repéré en ligne à : http://www.meta-media.fr/2017/01/30/mais-qui-donc-a-invente-la-post-verite.html

Coman, A., Hirst, W. J. (2012). Cognition through a social network: the propagation of induced forgetting and practice effects. Journal of Experimental Psychology, 141, 321–336 (2012). DOI: 10.1037/a0025247.

Daumas, C. (2017, janvier 24). Post-vérité : le réel en porte-à-faux. Liberation. Repéré en ligne à : http://www.liberation.fr/debats/2017/01/24/post-verite-le-reel-en-porte-a-faux_1543795

Fish, W. (2016). “Post-Truth” Politics and Illusory Democracy. Psychotherapy and Politics International 14(3), 211–213. DOI : 10.1002/ppi.1387.

Frankfurt, H. (2005). On Bullshit. New Jersey, USA : Princeton University Press.

Frankfurt, H. (2006). On Truth. New York, USA : Alfred Knopf.

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