Sunday, June 7, 2020

L'idéal scientifique au temps du COVID-19 : quelle leçon tirer de la "saga chloroquine" ?


Rembrandt, Savant à son bureau (1634)

Le billet qui suit est l'expression d'un point de vue personnel qui n'engage que son auteur. Ce n'est pas un « avis scientifique ».

    J’ai beau n’être qu’un petit thésard en deuxième année de doctorat, je me considère comme membre de la « communauté scientifique ». Cela peut sembler gnangnan dit comme ça, mais c’est une appartenance (une identité sociale, diraient les psychologues sociaux) qui me tient à cœur. Et je pense que c’est le cas pour beaucoup de chercheuses et chercheurs de toutes les disciplines et de toutes les générations.

    Durant mon parcours, j’ai eu la chance de croiser le chemin de personnes qui m’ont inculqué une certaine idée de la science comme entreprise humble, collective, prudente, vers des bribes de vérité sur le monde. Une vocation où la discussion critique avec les collègues de tous horizons et de tous niveaux de prestige sont autant d’opportunités d’affiner son regard sur son objet d’étude. Une vocation où les blessures à l’ego (oui, je te regarde Reviewer 2) sont, pour qui sait accepter leur part de vérité, des opportunités de mûrir. Une vocation où il faut reconnaître son ignorance devant l’infinie complexité de la réalité, et toujours rester ouvert à l’éventualité que l’observation rigoureuse puisse donner tort à une intuition théorique, aussi élégante et convaincante soit-elle sur le papier. Une vocation, enfin, où l’intelligence et la rigueur du propos prévalent de façon inconditionnelle sur les lauriers de son auteur.
 
   Tout cela est bien sûr un idéal. Il suffit de passer quelques mois dans le monde de la recherche pour réaliser à quel point il s’agit, comme tous les milieux professionnels, d’un lieu de pouvoir où les egos s’affrontent ; où la rareté des financements met souvent de fait en compétition les intérêts collectifs (le progrès de la connaissance) et individuels (les carrières académiques). Par ailleurs, cela serait merveilleux si notre travail n’était jamais critiqué de façon injuste, voire franchement mesquine. Cependant l’idéal est là, et on tend vers lui avec espoir, en combattant les dérives qui le trahissent et en encourageant les initiatives qui l’honorent. Les générations de scientifiques se succèdent et les mentalités, je pense, évoluent dans le bon sens. 

    Où est-ce que je veux en venir avec tout cela ? Au fait que cet idéal partagé par beaucoup, Didier Raoult le rejette explicitement. Dans une récente vidéo, il explique par exemple que ne pas tenir compte du CV de l’auteur lorsqu’on expertise la qualité de son travail est une folie. Il faudrait donc renoncer à l’expertise anonymisée (qui est actuellement la norme) et considérer qu’un même texte, selon qu’il proviendrait d’une source prestigieuse ou au contraire inconnue, puisse avoir une valeur différente. Par ailleurs, il a refusé tout du long de s’engager dans une discussion critique concernant le travail de son équipe, se bornant à répéter qu’on ne pouvait pas le comprendre, qu’il était le meilleur. Il loue sélectivement tout ce qui va dans le sens de ses conclusions (y compris des travaux finalement rétractés pour biais méthodologiques graves) et critique de façon virulente tout ce qui va à l’encontre de son traitement (et tout d’un coup, la rigueur méthodologique qui lui avait tant manqué se réveille). 

    Je ne veux pas relancer de polémique stérile. Je dis cela juste pour expliquer (et en quelque sorte, confesser) que oui, chez beaucoup de scientifiques, il y a quelque chose d’affectif dans « l’affaire de la chloroquine » : un conflit d’idéaux. Je sais que je ne suis pas le seul à ressentir de la colère mêlée de désarroi à voir autant de gens se rallier à la cause d’une personne expliquant, en substance, que l’intuition théorique géniale du plus génial des chercheurs a plus de poids qu’une critique collective et argumentée émanant de la communauté scientifique (rappelons qu’à ce jour, il n’y a toujours aucune preuve de l’efficacité de sa bithérapie – même ses propres travaux ne permettent pas d’arriver à cette conclusion). 

    Puis il y a eu le « LancetGate ». Une étude aux résultats alarmants portant sur l’usage de l’hydroxychloroquine et publiée dans The Lancet, la revue médicale la plus prestigieuse au monde, a été rétractée à la demande de trois de ses quatre auteurs. En cause, la suspicion d’une faute scientifique gravissime, à savoir la fabrication de données cliniques par une société détenue par le dernier auteur. Suite à cette annonce, j’ai ressenti un certain nombre de choses. D’abord, de façon assez puérile, de l’agacement, car j’anticipais les fanfaronnades de Raoult et de ses partisans (ça n’a pas manqué). Ensuite, de la colère vis-à-vis du processus de publication scientifique, parce qu’il semble hallucinant qu’à un tel niveau d’exigence, un couac aussi énorme puisse passer. Enfin, j’ai été rassuré. Parce que cette rétraction rapide prouve que la science comme entreprise collective, aussi imparfaites que soient les institutions qui l’incarnent aujourd’hui, sait reconnaître ses erreurs et les corriger. Rassuré que la mobilisation de la communauté scientifique puisse être entendue, et qu’en ce sens, non, la science n’est pas vendue à « Big Pharma » ou qui sais-je d’autre. Rappelons au passage que parmi les chercheuses et chercheurs qui ont mis en cause l’étude de The Lancet, on comptait de nombreuses personnes par ailleurs virulemment critiques des travaux de l’équipe de Didier Raoult. Je crois fermement que ce refus de prendre parti pour un camp autre que celui de la rigueur et de la transparence constitue l’honneur de la science.

    Finalement, cette histoire rappelle que le véritable problème dépasse de très loin le pugilat du « pour ou contre » tel ou tel traitement. En réalité, Raoult n'est pas le seul scientifique de renom à être parti en vrille durant cette pandémie (peut-être est-il celui qui a vrillé le plus loin). Il est par ailleurs  probable que la pandémie n’ait été qu’un révélateur, et que des pratiques de recherches douteuses, voire frauduleuses, seront dénichées dans les travaux passés de toutes ces personnes. Il est également probable que sans ces pratiques qui trahissent l’idéal scientifique, la carrière de ces personnes n’aurait pas été aussi faste. C'est hélas ce genre de profils qu’on a le plus entendu (ou, à  tout le moins, beaucoup trop entendu) dans les médias. Mais pendant ce temps-là, des milliers de chercheuses et chercheurs faisaient et font toujours leur travail, loin des projecteurs. C’est de leurs efforts qu’on peut attendre des réponses solides à nos questions, à défaut d’avoir un jour des réponses définitives. 
 
   Peut-être que par ce naufrage, nous aurons un peu plus pris conscience d’à quel point la quête de gloriole et les conflits d’égos sont toxiques, aussi bien pour la recherche scientifique elle-même que pour l’image qu’elle renvoie au public. A cet égard, le problème dépasse de loin le mandarin marseillais. Et si je retiens une leçon de ce lamentable feuilleton, c’est à quel point l’idéal décrit au début de ce texte mérite d’être défendu.

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