Friday, January 8, 2016

Enfin une approche efficace contre le harcèlement à l'école?


En 2013, Marion, collégienne de 13 dans la banlieue parisienne, s'est pendue. Dans une lettre d'adieu, elle explique son acte par les humiliations répétées que lui faisaient subir des camarades de classe. Elle était devenue la souffre-douleur de la classe, affirme une responsable de l'éducation nationale. Ce cas a fait, à l'époque, la une de la presse. Ce type de faits divers n'est hélas pas rare. Une enquête menée dans la partie francophone de la Belgique  sur plus de 6000 élèves de 11 à 14 ans révèle que le harcèlement est un phénomène très largement répandu, touchant un élève sur trois.
Comment lutter contre ce fléau? On peut faire prendre conscience aux enseignants de l'ampleur du phénomène. On peut faire lire des livres ou montrer des films aux élèves sur ce sujet. On peut même ouvrir des écoles "anti-harcèlement". C'est ce qu'on entrepris les directeurs de la maison d'édition Actes Sud,  dont le fils Antoine s'était également suicidé à 18 ans suite au harcèlement dont il avait été victime.

Comme pour toute intervention visant à changer des comportements, il est avant tout essentiel d'identifier les mécanismes qui rendent ceux-ci possibles. Or, si vous avez l'occasion de fréquenter de jeunes adolescents, la phrase suivante fera figure de lapalissade: ils sont beaucoup plus sensibles à l'opinion de leurs copains et copines qu'à celle des adultes. L'influence du groupe de pairs sur le comportement est sans doute l'un des phénomènes que la psychologie sociale a établi le plus solidement. Or, à ma connaissance (bien limitée car je ne suis nullement un spécialiste...), la plupart des démarches de lutte contre le harcèlement émanent des adultes ce qui constitue très probablement un frein à leur efficacité.

Un étude remarquable d'Elizabeth Paluck, Hana Shepherd et Peter Aronow publiée cette semaine dans la prestigieuse revue Proceedings of the National Academy of Science a testé une intervention émanant non pas des adultes mais des élèves eux-mêmes.

L'étude s'intéresse aux comportements "conflictuels", terme plus général que celui de harcèlement, qui n'en n'est qu'une forme parmi d'autres. Ceci se justifie notamment par l'observation suivante: contrairement à l'idée reçue selon laquelle le harcèlement serait l'oeuvre d'un petit groupe de "tyrans" (ou de "pestes") au sein de chaque école, les recherches dans ce domaine mettent en évidence que le harcèlement relève d'un climat général au sein de chaque établissement. Lorsque des normes "conflictuelles" existent au sein d'un établissement, c'est la majorité des élèves qui sont susceptibles de manifester des comportements cohérents avec ces normes. Au-delà des élèves harcelants, il y a surtout des écoles  harcelantes. Les comportements les plus extrêmes ne sont que l'émanation d'un ensemble de "micro-agressions" qui participent de cette norme généralisée. Ceci justifie également de s'attaquer à ce climat global cautionnant des comportements à caractère conflictuel.

C'est précisément l'idée qui a inspiré l'étude de Paluck et al. Celle-ci a été menée dans 56 écoles (middle school, écoles "à cheval" entre le primaire et le secondaire) de l'état du New Jersey auprès d'élèves de 11 à 15 ans. 28 écoles parmi ces 56 ont été sélectionnées aléatoirement pour bénéficier de cette intervention. En quoi consistait-elle? Dans chaque école, un petit groupe d'élèves sélectionnés aléatoirement (+/- 15% de la population totale) se réunissait toutes les deux semaines pendant toute l'année scolaire en présence d'un.e chercheur.se impliqué.e dans l'étude.  Ils faisaient l'objet d'une prise de conscience de la dynamique du conflit entre élèves et devenaient responsables de diffuser de bonnes pratiques dans l'établissement.

Attention, j'appellerai ce sous-groupe le groupe "germe" (seed group) car sa fonction sera d'essaimer les comportements "anti-conflictuels" dans l'école. Donc, retenez-le bien: groupe "germe" = sous-groupe actif. 

Par exemple, ils recevaient des bracelets orange qu'ils pouvaient donner à un élève lorsqu'ils constataient que celui-ci avait  apaisé un conflit. Ils développaient des posters anti-harcèlement sur lesquels figuraient leur photos ou diffusaient des messages sur twitter contenant des hashtags en référence à des comportement de harcèlement, etc.

Bien qu'étant facultative, cette activité prenait place pendant la journée d'école. Les auteurs de l'étude font en sorte que l'activité soit aussi plaisante que possible afin de favoriser la participation: pas d'enseignement ex cathedra, activités ludiques, utilisation d'ipads et ordinateurs, snacks à disposition etc. Par ailleurs, ces activités prenaient parfois place au même moment que des cours ordinaires (dont les étudiants étaient dispensés) mais chaque fois à une heure différente pour éviter de pénaliser un cours particulier. Grâce à ces mesures, les auteurs atteignaient un taux de participation de 55%, ce qui est fort élevé pour une activité optionnelle. Remarquons que le caractère facultatif me semble être un des aspects déterminants de cette approche: Il garantit que les élèves qui assistent aux séminaires s'engagent véritablement dans ceux-ci et n'y voient pas une contrainte scolaire susceptible de tempérer leur activisme (voir à cet égard le billet de Robin Wollast sur la théorie de l'engagement). 

Au bout de cette année, on évaluait le nombre d'incidents disciplinaires dans chaque école: l'effet de cette dernière est énorme, avec 30% de baisse dans les écoles concernées par rapport aux écoles contrôle!

Mais l'originalité de l'étude réside ailleurs: Paluck et ses collègues ont cherché à cartographier le réseau social de chaque élève de l'école. Il s'agissait de demander à ceux-ci de citer les autres élèves avec qui ils avaient choisi délibérément de passer du temps (en ligne ou hors ligne). De cette façon, on peut représenter le réseau social de chaque école. Par exemple, les deux réseaux ci-dessous présentent chacun une école ayant subi l'intervention. Les "étoiles" correspondent à des élèves influents (au centre des réseaux) et les cercles blancs à des élèves moins influents (souvent en périphérie).



Ceci nous permet aussi de savoir pour chaque élève dans quelle mesure sa position dans le réseau se rapproche de celle de membres du groupe germe. Plus précisément, Paluck et ses collaborateurs montrent que cette proximité influence la perception de la norme par rapport au conflit: ceux qui, à l'issue de l'intervention, sont proches d'au moins un membre du groupe germe pensent que les comportement conflictuels sont moins bien perçus au sein de la population de leur école que ceux qui sont éloignés de membres du groupe germe. Par exemple, alors que ceux qui sont exposés à au moins un membre de ce sous-groupe dans leur réseau considèrent que 75% des élèves désapprouvent les blagues à caractère ethnique, les autres expriment que seuls "un peu" d'élèves épousent ce type d'attitude.

Enfin, Paluck et ses collaborateurs ont compté, pour chaque école, la proportion d'élèves du groupe germe qui étaient par ailleurs fortement représentés dans le réseau social des autres élèves. En d'autres termes, on pouvait pour chaque école, déterminer dans quelle mesure le groupe germe est composé d'élèves populaires fortement connectés aux autres. Que constatent les auteurs? Ce sont précisément dans les écoles au sein desquels le groupe "germe" est composé d'élèves populaires que les incidents disciplinaires ont le plus baissé. Dans celles dont le groupe germe est composé d'au moins 20% d'élèves populaires (donc fortement connectés au sein du réseau de cette école), on constate une baisse de 60 % d'incidents disciplinaires!

En somme, ces travaux montrent que le rapport au conflit interpersonnel et au harcèlement au sein d'une école est tributaire en grande partie des normes que parviennent à insuffler les autres élèves et en particulier les élèves "prescripteurs", ceux avec qui l'on choisit délibérément de se coltiner.

La leçon de tout ceci est simple: une lutte efficace contre le harcèlement scolaire est possible grâce au concours des élèves les mieux insérés dans l'école. Mais cela implique également un soutien de l'administration scolaire qui doit ménager les conditions matérielles de ce type de campagne (accès à un local, plages horaires pendant les cours ordinaires, etc.).

Aurait-on pu éviter les décès de Nora et d'Antoine si de telles initiatives avaient été mises en oeuvre dans leur école? Nul ne le sait. Mais cette recherche a le mérite de montrer que, si un tel programme s'ancre sur des bases théoriques solides, en l'occurrence des décennies de recherches sur l'influence des pairs, il peut donner des résultats spectaculaires et, qui sait, empêcher de nouveaux drames.





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