Friday, June 3, 2016

Entre régime carné et végétalien : Les dessous de la consommation


source: flickr


De nombreuses modes ont vu le jour ces dernières années. Qu’ils soient vestimentaires ou idéologiques, ces mouvements suivis par un nombre considérable de personnes ne sont pas toujours sans conséquence. Parmi les tendances actuelles, relativement fort médiatisées, il en est une qui commence à prendre de l’ampleur dans nos pays et il s’agit de l’arrêt ou la diminution de la consommation de viande et de produits issus de l’élevage animal.  Que l’on parle de végétarisme ou de végétalisme, les motivations à arrêter la consommation de produits issus de l’élevage animal se répandent. En réalité, dans certaines parties du monde ou dans certaines traditions religieuses, le végétarisme n’est pas une nouveauté. Au contraire, depuis les années 1970, un intérêt pour ce qu’on appellera plus tard les « nouveaux végétariens », va voir le jour en se concentrant sur des personnes qui deviennent végétariennes par choix alors qu’elles vivent où la consommation et l’utilisation de produits animaux est la norme (Dupont & Reus, 2012). Avec une population en nette augmentation, le réchauffement climatique, la déforestation, les phénomènes de surconsommation et tout ce qui en découle, il est fort à parier que nous ne pourrons perdurer si nous n’adaptons pas notre façon de vivre mais surtout de consommer. Or il semblerait que bon nombre de scientifiques et de chercheurs comme par exemple Springmann, Godfray, Rayner, & Scarborough (2016) montrent qu’
une adaptation de notre nutrition et surtout de notre consommation de viande et de produits de l’élevage animal changerait radicalement la situation mondiale actuelle et permettrait de sauver de nombreuses vies.

La suite de cet article va dès lors explorer certaines pistes qui pourraient expliquer pourquoi les mouvements végétariens et végétaliens restent minoritaires et suscitent encore la résistance des "carnivores" malgré la connaissances de toutes les atrocités pratiquées dans l’industrie de la viande, et de tous les enjeux écologiques, économiques et sanitaires[2].

Le déni des aspects négatifs dissimulés derrière le voile de l’industrie agro-alimentaire, est une première facette intéressante à explorer quand on recherche des explications possibles au fait que certains peuvent continuer à manger de la viande malgré leur conscience des effets néfastes[3]. Il est indéniablement inconfortable de connaître le traitement réservé à l’animal dédié à la consommation, les conséquences de cette industrie sur notre planète et les alternatives qui se présentent à nous mais qui peuvent demander une certaine résolution et des efforts. Une des théories qui pourrait entrer en jeu ici est celle de la dissonance cognitive. Une
dissonance cognitive qui interviendrait entre ce que les « mangeurs de viande » font en consommant[4] et ce qu’ils veulent être. Ce qu’ils veulent être peut contenir de nombreux éléments : des principes, des coutumes, des valeurs, ce qu’ils ne veulent pas faire et ce qu’ils peuvent penser être foncièrement, comme par exemple des personnes altruistes, empathiques, soucieuses de l’environnement et de l’avenir. Ces deux informations entrant en conflit, ils cherchent à trouver des explications qui vont dans le sens de la croyance qui les « arrange le plus », le contraire remettrait en cause leur comportement qui s’avérerait dès lors être problématique, ce en quoi ils croient perdrait de sa véracité et ils devraient ajuster leurs comportements et croyances pour correspondre à cette réalité. C’est en modelant leur réalité que certains continueront donc de manger de la viande, en repoussant ou en modifiant dans leur conscience l’idée, par exemple, que les animaux souffrent pour produire de la viande. 


Une autre réaction souvent rencontrée face à ce que les sociologues, psychologues et autres chercheurs qui travaillent sur le sujet appellent maintenant le « paradoxe de la viande » (Reus & Dupont, 2012) est l’ajout d’informations qui rendent la consommation de viande moins « grave ». Ces informations peuvent prendre plusieurs formes telles que « Tout le monde mange de la viande », « Nous avons besoin de viande pour survivre, sans ça on prend des risques par rapport à notre santé » ou encore le fait que l’être humain est un animal, que les animaux mangent d’autres animaux et que l’on a toujours fait ça depuis la nuit des temps.
« En d’autres termes on s’imagine qu’il est normal, naturel et nécessaire de consommer des produits d’origine animale » (Spaak, 2016).

Certaines recherches récentes mettent en avant des aspects plus psycho-sociaux. Des auteurs comme Costello, MacInnis, Dhont, Hodson (2014) et bien d’autres travaillent sur un lien éventuel rattachant la consommation de viande avec l’Orientation à la Dominance Sociale (SDO[5]) ou encore avec la tendance à l’Autoritarisme de Droite (RWA[6]).  Il semblerait que la tendance à percevoir les groupes humains comme différents et/ou à considérer qu’un groupe humain puisse être supérieur à un autre aurait un impact considérable sur la conception du statut animal. Selon cette idée, les individus qui font preuve de plus d’attitudes spécistes montreront également plus d’attitudes négatives envers les exogroupes comme les groupes d’ethnie différente (Dhont & Hodson, Costello & MacInnis, 2014). Le  RWA ou Right-Wing Authoritarianism, correspondrait à une idéologie de soumission, traditionaliste et conservatrice qui prône la soumission à l’autorité sans critique et la répression des violateurs des normes (Dhont & Hodson, 2014). Le RWA est au même statut que la SDO prédicteur de discrimination et d’exploitation des membres du ou des exogroupes.

Le raisonnement est donc que la perception des humains comme différents et supérieurs aux animaux aurait un rôle à jouer dans la perception négative des autres groupes humains et la possibilité de les déshumaniser et inversement. L
es individus ayant une idéologie de droite n’auront donc que peu de problèmes à concevoir que l’on puisse utiliser les animaux pour le bien de l’humain, que ce soit pour la production de nourriture, de fourrure, de cuir, l’animation de zoo, de cirque ou encore pour des pratiques comme le testing sur animaux, le rodéo ou la corrida (Dhont & Hodson, 2014). Il semblerait même qu’une perception plus positive et plus humaine des animaux permette des attitudes bien plus positives envers des membres humains issus d’exogroupes, ce qui pourrait s’avérer être une bonne piste pour travailler sur la discrimination (Dhont, Hodson, Costello & MacInnis, 2014). La question se pose donc à nous aujourd’hui: devrions-nous commencer à considérer le spécisme parmi les grandes discriminations que sont le sexisme, le racisme et l’âgisme ?

Comme l’ont démontré Dhont et Hodson (2014), le végétarisme et végétalisme représentent une menace pour la norme et la société actuelle. Et cette menace représentée par les mouvements végétariens et végétaliens a tendance à provoquer des réactions contraires à celles qui pourraient être attendues par ceux-ci, en augmentant finalement la consommation de viande par réaction chez les personnes ayant un haut score sur la SDO ou la RWA. Il s’avère d’ailleurs que selon les études de Allen et al. (2000), les adhérents à l’idéologie de droite consommeraient quotidiennement plus de viande que la norme. De ce fait, le végétarisme et le végétalisme peuvent servir d’excuse, de « mythe légitimant » en faveur de la consommation de viande et l’exploitation animale. Il y a là une certaine forme de challenge envers les normes sociales. Ces préjugés et cette perception négative se retrouve d’autant plus chez les hommes. Pour beaucoup d’hommes, un véritable repas ne pourrait se faire sans viande, signe de virilité et de « force » alors que la consommation de fruits, de légumes et de graines serait associée à la féminité et la « faiblesse ». Il y aurait là un lien particulier avec le sexisme moderne et l’idée que la consommation de viande serait quelque chose de représentatif de la masculinité. En effet, il semblerait que la consommation végétarienne chez les femmes soit perçue moins négativement car elle semble correspondre à la norme qui veut que les femmes font plus attention à leur ligne, mangent plus de salades, de légumes et moins de viande (Veser, Taylor, & Singer, 2015).


Bibliographie :

Allen, M., Wilson, M., Ng, S., & Dunne, M. (2000). Values and Beliefs of Vegetarians and Omnivores. The Journal Of Social Psychology, 140(4), 405-422. http://dx.doi.org/10.1080/00224540009600481

Cowspiracy: The Sustainability Secret. (2015). COWSPIRACY. Retrieved 24 May 2016, from http://www.cowspiracy.com/

Data Gueule,. (2016). Quand la boucherie, le monde pleure #DATAGUEULE 55. Retrieved from https://www.youtube.com/watch?v=KriTQ0aTrtw

DATA GUEULE,. (2016). Spécial "2 degrés avant la fin du monde". Retrieved from https://www.youtube.com/watch?v=Hs-M1vgI_4A

Dhont, K., Hodson, G., Costello, K., & MacInnis, C. (2014). Social dominance orientation connects prejudicial human–human and human–animal relations. Personality And Individual Differences, 61-62, 105-108. http://dx.doi.org/10.1016/j.paid.2013.12.020

Dhont, K. & Hodson, G. (2014). Why do right-wing adherents engage in more animal exploitation and meat consumption?. Personality And Individual Differences, 64, 12-17. http://dx.doi.org/10.1016/j.paid.2014.02.002

Jackson, L. & Gibbings, A. (2016). Social Dominance and Legitimizing Myths about Animal Use. Anthrozoös, 29(1), 151-160. http://dx.doi.org/10.1080/08927936.2015.1082771

Joy, M. (2011). Why We Love Dogs, Eat Pigs, and Wear Cows. Cork: Red Wheel Weiser.
Joy, M. (2012). Melanie Joy - Carnism: The Psychology of Eating Meat. Retrieved from https://www.youtube.com/watch?v=7vWbV9FPo_Q

MacInnis, C. & Hodson, G. (2015). It aint easy eating greens: Evidence of bias toward vegetarians and vegans from both source and target. Group Processes & Intergroup Relations. http://dx.doi.org/10.1177/1368430215618253

Roques, M. (2014). DISSONANCE COGNITIVE ET PARADOXE DE LA VIANDE. THE FRUIT MACHINE. Retrieved 24 May 2016, from https://thefruitmachine.wordpress.com/2014/10/23/dissonance-cognitive-et-paradoxe-de-la-viande/

Spaak, M. (2016). Dissonance Cognitive - "Le paradoxe de la viande". Retrieved from https://www.youtube.com/watch?v=8FbQCQgqNFI

Springmann, M., Godfray, H., Rayner, M., & Scarborough, P. (2016). Analysis and valuation of the health and climate change cobenefits of dietary change. Proceedings Of The National Academy Of Sciences, 113(15), 4146-4151. http://dx.doi.org/10.1073/pnas.1523119113

Top 50 Vegan Blogs. (2014). The Institute for the Psychology of Eating. Retrieved 24 May 2016, from http://psychologyofeating.com/50-top-vegan-blogs/

Veser, P., Taylor, K., & Singer, S. (2015). Diet, authoritarianism, social dominance orientation, and predisposition to prejudice. British Food Journal, 117(7), 1949-1960. http://dx.doi.org/10.1108/bfj-12-2014-0409

Andy Fontaine est étudiant de MA-1 en psychologie sociale et interculturelle à l'ULB. Il a fait un stage de recherche au sein de notre laboratoire entre février et mai 2016.



[1] Loin de moi l’idée de dénigrer le travail de cet homme, seulement certaines informations évoquées sur le caractère herbivore de l’être humain sont fausses et il faut le préciser.
[2] Pour plus d’informations sur les effets de la consommation de viande je vous invite à voir les documentaires « Cowspiracy », « 2 degrés avant la fin du monde » et « Quand la boucherie, le monde pleure #DATAGUEULE 55 » disponibles gratuitement sur internet.  
[3] Pour plus d’informations sur les effets de la consommation de viande je vous invite à voir les documentaires « Cowspiracy », « 2 degrés avant la fin du monde » et « Quand la boucherie, le monde pleure #DATAGUEULE 55 » disponibles sur internet.  
[4] Abattage, pollution, gaspillage, famine qui sont autant de conséquences plus ou moins directes de la production animalière. Encore une fois je vous renvoie aux documentaires « Cowspiracy », « 2 degrés avant la fin du monde » et « Quand la boucherie, le monde pleure #DATAGUEULE 55 »
[5] Social Dominance Orientation
[6] Right-Wing Authoritarianism 

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