Sunday, May 12, 2019

Intuition plutôt que Raison ?


Intuition plutôt que Raison ?

Intuitivement, que répondriez-vous ? Bien que nous ayons l’impression d’avoir le contrôle de nos pensées et de nos actions, celles-ci sont en grande partie dirigées par notre intuition. Elles ne sont donc pas totalement conscientes et délibérées. Quelles sont les implications ? Avons-nous raison ou tort dans notre manière de raisonner ? L’intuition prime-t-elle sur la raison ?






Dans son ouvrage « Thinking, Fast and Slow », Daniel Kahneman (2011) décrit deux modes de pensée impliqués dans l’élaboration de nos jugements et de nos prises de décisions. Il les appelle le système 1 et le système 2. Le système 1 correspond à la pensée rapide et est constitué de réactions intuitives, automatiques et peu conscientes, ce qui le rend plus économe mais également plus susceptible de commettre des erreurs ou des biais de jugement. Le système 2, quant à lui, correspond à la pensée lente, analytique et logique. Il agit là où le système 1 est insuffisant et permet de réduire les erreurs et de fournir des réponses plus délibérées, ce qui le rend également plus coûteux.

De nombreux chercheurs se sont intéressés à savoir dans quelle mesure nos prises de décisions sont le résultat d’une délibération rationnelle. Bien que nous nous sommes longtemps considérés comme des êtres rationnels, divers travaux ont démontré que nous nous fions davantage à nos intuitions (Heider, 1958 ; Haidt, 2001 ; Choudhuri & Basu, 2013). En effet, un raisonnement rationnel constant nécessiterait une mobilisation trop importante de nos ressources cognitives, c’est pourquoi la majorité de nos jugements repose sur notre pensée intuitive, au détriment éventuel de leur exactitude (Kahneman, 2011). Cette économie cognitive a valu à l’être humain d’être considéré comme un « avare cognitif » qui choisit la facilité à l’effort et qui recourt à des heuristiques et des stéréotypes plutôt qu’à des jugements élaborés (Taylor, 1981).
En résumé, notre système 1 se base sur des heuristiques de jugement qui nous permettent un traitement de l’information permanent et économe mais qui, en contrepartie, ignore une partie de l'information (Tversky & Kahneman, 1982 ; Gigerenzer, 2008 ; Kahneman, 2011). Il se contente donc de généralisations et privilégie une solution satisfaisante à une solution exacte. Cela implique de choisir la première option qui nous vient à l’esprit lorsque nous faisons face à un problème, donc, d’opter pour des réponses intuitives. La prédominance de l’utilisation du système 1 pourrait alors être l’une des raisons principales de la désinformation. En ce sens, un sujet aura plus facilement tendance à accepter une information comme vraie plutôt que de la remettre en question (Lewandowsky, Ullrich, Seifert, Schwarz & Cook, 2012). Par contre, si cette information le surprend ou suscite en lui un certain intérêt, il mobilisera ses ressources cognitives et motivationnelles. Son système 2 entrera alors en jeu et viendra pallier les limites du système 1. Il va alors tenir compte plus largement des informations reçues, de manière à entreprendre une réflexion plus élaborée pour émettre un jugement (Kahneman, 2011).
Le système 2 est plus contrôlé que le système 1, certes, mais le problème demeure toujours : nous ne recourons pas au système 2 pour la totalité de nos décisions et de nos jugements au quotidien. Dans l’hypothèse où le traitement analytique permanent de toutes les informations serait possible, il faudrait s’assurer que l’effort cognitif qu'il exige soit exclusivement exploité par le système 2. Or, nous sommes fréquemment confrontés à devoir répondre rapidement ou réaliser plusieurs tâches simultanément. Le traitement rationnel est alors mis à mal et se voit contraint de diviser ses ressources cognitives, ce qui nous amène, finalement, à répondre de manière intuitive (Klein, 2018).

Le recours aux heuristiques et les erreurs de jugement ont donc semé le doute quant à la fiabilité de la pensée intuitive. Pourtant, la pensée analytique n’apporte pas exclusivement que des jugements exacts et, à l’inverse, la pensée intuitive n’implique pas nécessairement des biais et des erreurs. Si les uns suggèrent que le mode de pensée intuitif présente des capacités cognitives limitées, les autres s’intéressent davantage à identifier et comprendre les situations où celui-ci peut être plus adapté que le raisonnement rationnel (Gardair 2007).

"Différentes explications théoriques mettent l’accent sur ce pragmatisme et reposent sur l’idée que dans la vie quotidienne, les individus privilégieraient des raisonnements basés sur la vraisemblance, la cohérence ou la plausibilité d’une hypothèse sans chercher à la valider au moyen d’une stratégie infirmatoire comme ils devraient le faire s’ils adoptaient les critères de la démarche scientifique" (Gardair, 2007, p.38).

Nos expériences nous permettent de développer des schèmes pragmatiques de raisonnement, tirés de règles logiques, que nous appliquons à notre quotidien et qui donnent des jugements corrects sans devoir y accorder une réflexion importante (Girotto, Light et Colbourn, 1988 ; Cheng et Holyak, 1985, 1989). En outre, nous disposons d’une série d’outils, dont font partie les heuristiques, qui permettent de se confronter à des problèmes concrets de la vie quotidienne et qui offrent, la plupart du temps, des résultats satisfaisants (Gigerenzer, 2008).

Pour conclure, nous pourrions répondre à la question de départ de manière suffisante en reconnaissant la prédominance de l’intuition sur la raison de par sa fréquence d’utilisation. Ou nous pourrions réaliser une analyse plus approfondie qui tient compte des différentes caractéristiques que nous avons évoquées à propos des deux systèmes et formuler une réponse plus exacte. N’est-ce pas là finalement une analogie de la dualité « intuition vs. raison » ? Contrairement à l’idée que l’on pourrait s’en faire, il ne s’agit pas de considérer la pensée intuitive comme étant « mauvaise » ou « incorrecte » et de l’opposer à la pensée rationnelle, qui serait alors « bonne » ou « exacte ». Pour les appréhender correctement, il est nécessaire de les envisager dans leur complémentarité et d’analyser leur dynamique complexe. Enfin, parvenir à émettre des jugements les plus exacts possibles requiert la capacité à identifier les circonstances qui nécessitent un mode de pensée plutôt que l’autre ainsi qu’une certaine habileté à passer de l’un à l’autre.

Thalia Burzynska, étudiante en Master 1 de Psychologie Sociale et Interculturelle à l'Université Libre de Bruxelles.
Stage de recherche au CeSCup, sous tutorat d’Olivier Klein et de Régine Kolinsky – 10 mai 2019. 
Bibliographie :

-Cheng, P. W. & Holyak, K. J. (1985). Pragmatic reasoning schemas. Cognitive Psychology, 71, 391-416. Retrieved from http://reasoninglab.psych.ucla.edu/KeithHolyoakPublications.html

-Cheng, P. W. & Holyak, K. J. (1989). On the natural selection of reasoning theories. Cognition, 33, 285-313. Retrieved from http://reasoninglab.psych.ucla.edu/KeithHolyoakPublications.html

- Choudhuri, S. & Basu, J. (2013). Rational versus Intuitive Reasoning in Moral Judgement: A Review of Current Research Trends and New Directions. Journal of the Indian Academy of Applied Psychology. 39(2), 164-173. Retrieved from https://www.researchgate.net/publication/289313832_Rational_versus_intuitive_reasoning_in_moral_judgement_A_review_of_current_research_trends_and_new_directions

-Gardair E. (2007). Heuristiques et biais : quand nos raisonnements ne répondent pas nécessairement aux critères de la pensée scientifique et rationnelle. Revue électronique de Psychologie Sociale, 1, 35-46. Retrieved from http://RePS.psychologie-sociale.org

-Gigerenzer, G. (2008). Why Heuristics Work. Perspectrives on Psychological Science, 3(1), 20-29. doi: https://doi.org/10.1111/j.1745-6916.2008.00058.x

-Girotto, V., Light, P. & Colbourn, C.J. (1988). Pragmatic schemas and conditional reasoning in children Quaterly. Journal of Experimental Psychology, 40A, 469-482. doi: https://doi.org/10.1080/02724988843000023

-Haidt, J. (2001). The emotional dog and its rational tail: A social intuitionist approach to moral judgment. Psychological Review, 108(4), 814– 834.

-Heider, F. (1958). The Psychology of Interpersonal Relations. New York: Wiley.

-Kahneman, D. (2011). Thinking, Fast and Slow. New York: Farrar, Straus and Giroux.

-Klein, O. (2018). Cognition sociale. Presses Universitaires de Bruxelles.

-Lewandowsky, S., Ullrich K. H. Ecker, U.K.H., Colleen M. Seifert, C.,M., Schwarz, N. & Cook, J. (2012). Misinformation and Its Correction: Continued Influence and Successful Debiasing. Association for Psychological Science. 13(3) 106–131. doi: 10.1177/1529100612451018.

-Rico, F. (2015). Entrepreneur, faut-il suivre son intuition ? [Image]. Retrieved from https://blog.lafrenchteam.fr/entrepreneur-faut-il-suivre-son-intuition/

-Taylor, S. E. (1981). A categorization approach to stereotyping. In D. L. Hamilton (Ed.), Cognitive processes in stereotyping and intergroup behavior. Hillsdale: Erlbaum, 83-114.

-Tversky, A. & Kahneman, D. (1982). Judgment under uncertainty: Heuristics and biases. Cambridge: Cambridge University Press.

1 comment: